FACE AUX « FAUVES » EUROPÉENS. REPRÉSENTATION DANS LES LITTÉRATURES AFRICAINES FRANCOPHONES

Face to Face with European « Predators ». Representation in the African Francophone Literatures
The victims of the cruelty of beasts, the Africans die with the hand of Europeans who are entertained by killing without being ever punished. The death comes even without the participation of European, the colonizer is only its cause indirect. In fact the contact between European and African is never realized. Another important aspect of this relation inferior-superior, of this death dehumanised, is its symbolic value: while the death of old-men of fictional Africa represents the disappearance of the notion of ancestors, the death of the young African generation takes away all the hope of one society which occurs to be on the brink of the existential crisis. At the same time the bestial behaviour, having no mercy, of European colonizers wake up the spirits of colonized Africans who experience the need of the liberty. The old and young generation of Africans dies in the moment when they prepare the revolution. The death of those defenceless wretches stresses the cruel existence in this Africa which is represented in francophone African novels.

Keywords: African francophone literature, novels, animality, depersonalisation, identity crossroad

Cette Afrique, francophone romanesque, dont l’éclosion se situe à l’époque des luttes anticoloniales, se divise en deux parties, indigène et européenne. Elle est empreinte du malheur, de la souffrance et de la mort, trois étapes répétitives de la vie des colonisés. La punition, la douleur et la torture composent l’arrière-plan de nombreux romans subsahariens francophones où la cruauté démesurée des colonisateurs apparaît face à l’impuissance des colonisés. Cette relation déséquilibrée est au centre de l’histoire fictive. Le déclin des sociétés africaines étouffées par le système colonial se reflète dans l’image de l’animal blessé faisant face au fauve en pleine force. L’animal geint, saigne, traîne son corps mutilé par les serres des Européens.

C’est dans le parcours de cet animal blessé que la disparition lente mais explicite de l’Afrique précoloniale figure dans l’esprit des colonisés. Il représente le déclin de l’Afrique coloniale et avant tout l’incertitude de l’avenir de l’Afrique, pénétrée par la mort violente quotidienne. Il s’agit d’une mort symbolique complexe de l’Afrique fictive que les romans proposent au lecteur.

La dépersonnalisation est représentée par deux thématiques, la mort muette de la vieille génération des Africains et la mort douloureuse et pitoyable des jeunes Africains, en réalité, la mort de toute une civilisation. L’Européen traite les Africains, considérés comme du bétail humain, avec l’agressivité et la violence du fauve. Leur monde se transforme en un champ de bataille déséquilibré, proposant une vision de la chasse quotidienne des Blancs aux Noirs. Le travail montrera à quel point la vie dans les colonies est dégradante : les Africains et les Européens perdent leurs traits humains. Comme dans le royaume des animaux, leurs vies se transforment en une lutte continuelle, vie contre mort, férocité sanguinaire contre faiblesse.

Le corpus des romans choisis représente la création romanesque de la première et deuxième génération des auteurs africains d’expression française, c’est-à-dire les œuvres publiées entre les années 1950 et 1980. Nous y avons ajouté un grand roman de l’auteur congolais, Emmanuel Dongala, qui a été publié en 2005, mais qui incarne parfaitement les caractéristiques de notre corpus (nous voudrons également souligner la continuité de la problématique abordée). Tous les romans ont été publiés à Paris, destinés ainsi avant tout au lectorat français ou bien aux étudiants africains, appartenant à la haute bourgeoisie africaine, qui faisaient à l’époque leurs études supérieures en France. Ce n’est qu’après la reconnaissance de ces auteurs dans les cercles littéraires français qu’ils ont connu un certain succès dans leurs pays d’origine (uniquement parmi les intellectuels africains[1]). Aujourd’hui, ces auteurs sont étudiés dans les universités africaines et ils ont le statut de fondateurs ou de piliers des littératures africaines subsahariennes francophones. C’est à eux que ces littératures doivent leur reconnaissance mondiale.

En ce qui concerne le genre, il s’agit des ouvrages qui entrent dans la définition du Bildungsroman. L’histoire suit l’évolution psychique et souvent physique du personnage principal, un Africain faisant partie de son milieu traditionnel et des réseaux sociaux. Il découvre les lueurs de la culture européenne qu’il décide d’absorber pour trouver une nouvelle dimension de sa vie. D’une manière allégorique, ces personnages représentent les peuples africains colonisés. À travers de nombreux monologues intérieurs, le roman invite à étudier des processus intellectuels qui se produisent dans le for intérieur du personnage et à comprendre le statut du colonisé et tout ce qui est lié à cette position défavorable. Les romans dépeignent les relations sociales, culturelles et historiques que le personnage entretient avec son entourage et qui déforment son identité.

De plus, ces romans de formation se transforment, par leur déroulement, en romans de la désillusion. Nous découvrons tous les types de traumatismes extérieurs ou intérieurs que le personnage principal subit au contact avec l’Europe et sa culture. La cohabitation et la coexistence fatalement déséquilibrées, influencées par les relations inébranlables du supérieur et de l’inférieur, est au centre de ces romans. En conséquence, il s’agit de l’exposition de la souffrance du personnage principal qui tente de briser les frontières entre ces deux mondes. À travers cette souffrance, l’histoire du roman décrit le fonctionnement des liaisons dénaturées entre la société africaine et européenne. Et finalement, il y a le motif clé du voyage, raison de la souffrance physique et psychique du personnage, qui unit les romans de notre corpus.

L’incertitude devant la bête sauvage

Avant d’approfondir la thématique de la mort et de la disparition des piliers générationnels, il faut expliquer pourquoi le personnage de l’Africain ressent une incertitude devant le colonisateur européen. Cette dernière est ancrée depuis des générations et cause l’impossibilité d’échanges naturels. Il s’établit des relations d’intimidation et d’oppression. Le Noir, paralysé par la peur devant le Blanc, n’arrive pas à déchiffrer et à comprendre les réactions, les gestes ou les comportements du colonisateur. La crainte de sa réaction inattendue le prédétermine à la soumission. Le danger issu des invectives du Blanc est rendu palpable par son geste souvent violent accompagnant la parole. Quasi toute rencontre avec les Blancs est marquée par cette réalité :

[M]ais il [Abéna] sentit que s’il abordait ce sujet, il ne pourrait pas se défendre d’un geste violent et, comme il redoutait la riposte du missionnaire qui lui paraissait un animal dangereux, son audace se rabattit sur le fusil[2] […].

Le sentiment d’insécurité, pénétrant chaque coin de la terre africaine, rend la situation difficilement soutenable pour le colonisé. L’ambiance des menaces cachées et de leur explosion éventuelle englobe l’espace dans lequel se côtoient l’Africain et l’Européen. Le partage des informations, nécessaire à la cohabitation des groupes sociaux différents, ne se produit pas. En plus, pour le colonisé, il vaut mieux se taire et ne rien laisser paraître, toute réaction pourrait rendre le colonisateur furieux : « Fais attention, lui recommanda sa femme. Ne va pas montrer ta susceptibilité devant le Blanc[3]. » L’interaction entre le Blanc et le Noir est impensable et le danger réel pour l’Africain est élevé à tel point qu’il préfère demeurer silencieux. L’impossibilité de s’exprimer entièrement et d’une manière complexe interrompt la réflexion du Noir africain, sa pensée reste inachevée.

La rage

Ainsi le non-exprimable demeure dans un vide interpersonnel entre le Blanc et le Noir. Le dernier a peur de la rage de l’Européen. Celui-ci, tel un vrai prédateur, perd facilement contrôle de son corps, et provoqué par la perplexité de sa proie soumise et sans défense, se laisse emporter par ses instincts bestiaux. Son comportement est alors démuni de toute raison, de toute réflexion logique :

À mesure que le commandant Kakatika parlait, il perdait le contrôle de lui-même. Sa fureur allait grandissant. Une espèce de colère hystérique. À la fin de la confrontation, il bavait presque, comme atteint d’une crise d’épilepsie[4].

Cette colère démesurée condamne le Blanc à perdre toute maîtrise de soi (jusqu’à l’irresponsabilité et l’incapacité mentale, à la folie dévorante) lors d’une simple conversation avec le colonisé. Se déchaînent alors ses sentiments haineux face à la candeur du Noir africain. En conséquence, l’Africain présuppose la punition du colonisateur et associe sa rencontre à une possibilité réelle de sa propre mort brutale. La vision du mauvais traitement, de la blessure, de la souffrance éventuellement fatale est donc derrière chaque échange interpersonnel. Elle est comprise comme inévitable au moment du contact avec le colonisateur :

Pour elle, il ferait attention de bien tenir ses mains serrées contre son corps, si un Blanc insultait : « Fils de putain ! Couillon de nègre ! Ordure de sauvage ! Macaque sans queue ! » … ou s’il le frappait[5].

Ce personnage a largement accepté son statut de souffre-douleur. Et la soumission lui sert de promesse d’amour éternel accordé par une fille africaine. Il ne se révolte point contre les conditions du colonisé insulté et physiquement opprimé. L’acceptation de ce statut d’animal domestique est illustrée dans la description de l’asservissement des colonisés. Un Noir dit à son commandant européen : « Qu’est-ce que je vous avais dit, mon commandant ? Ces indigènes-là ne comprennent que la chicotte. Plus vous les chicotez et mieux ils se comportent[6] ». La violence et l’idée de la souffrance corrective sont déjà ancrées dans l’esprit du colonisé. Son humiliation le dépersonnalise autant que l’agressivité exagérée déshumanise le colonisateur.

La massification des colonisés

Ce manque de compréhension mutuelle abolit la possibilité éventuelle du développement des relations et aboutit à leur régression et à leur déclin. Le statut des déshumanisés et l’incertitude quotidienne continuent à s’enraciner dans cette société coloniale malsaine jusqu’à la stagnation. Les Noirs africains sont toujours compris comme une masse informe sans visage qu’il est possible de traiter sans respect : « Les gens de la route vivent dans une terreur constante […]. Ils vivent dans une terreur constante à cause des réquisitions, des travaux forcés, des bastonnades, des tirailleurs[7]… ». Leurs corps sont marqués au fouet, comme le bétail l’est au fer, comme une preuve de la force violente de l’Autre. La miséricorde disparaît derrière la cruauté bestiale et la froideur du prédateur. Il ne reste que ce troupeau humain, tremblant et rampant dans l’ombre du colonisateur.

L’incompréhension se retrouve, sous une forme différente, dans le caractère confus de la société des colonisés : le colonisateur ne la perçoit pas comme un groupe social avec ses règles et ses lois, mais au contraire comme une fourmilière chaotique. À ses yeux, l’impossibilité de la reconnaissance du caractère humain des colonisés souligne leur massification ; dans certains cas, il n’est plus possible de séparer les individus les uns des autres. Les Noirs deviennent une foule compacte et indifférenciée du décor africain que nous pouvons punir à la diable : « […] Floco donna quelques coups de chicotte au hasard dans la foule qui se scinda[8], […]. » La foule monolithique déshumanisée et animalisée est frappée sans un aucun but. L’Européen n’a plus à prouver sa supériorité, ni à manifester sa force, il frappe par habitude et le troupeau des colonisés accepte le coup, heureux de ne pas subir un sort plus malheureux.

La massification permet même l’ironie et la raillerie, allant jusqu’au dépouillement total de tout caractère humain. Dans le cas suivant, plusieurs personnages ressemblent à un banc de poissons qui essaient d’échapper au prédateur :

Ndjangoula donna un coup de crosse sur les reins. Les nègres s’affaissaient et se relevaient pour s’affairer sous un autre coup plus violent que le premier. Janopoulos riait. M. Moreau s’essoufflait. Les nègres avaient perdu connaissance[9].

Les limites de la réalité sont atteintes à travers la dérision de la situation où « les nègres » deviennent irréels dans leur chute collective dans l’inconscience. Elle met en scène des Noirs africains orchestrés tels des marionnettes. Le seul Noir personnalisé est celui qui frappe les « nègres » pour faire plaisir aux Blancs. Les colonisateurs prouvent ainsi leur supériorité spirituelle, en contrôlant le comportement du Noir qui n’a pas de réticence envers ses compatriotes. Ainsi, comme des marionnettistes, les colonisateurs attachent à leurs fils ceux qui sont matés mais également ceux qui sont soumis et/ou aliénés.

La mort muette des vieux

Dans la production littéraire dont il est question dans ce travail, la rencontre avec le colonisateur aboutit également à la mort. Les disparus se multiplient sous l’ordre du Blanc ce qui donne l’image d’une extermination systématique, même mécanique. Le colonisateur et sa conduite sont moteurs de la destruction des liens familiaux des colonisés et de la fragmentation de leur société. L’inexistence d’une lignée continue dans la famille africaine, au sens général du mot, commence par la disparition muette mais manifestement douloureuse de l’ancienne génération des vieux Africains. Leur mort ressemble à celle d’un animal privé de parole. Le mot, le cri ou le hurlement ne se traduisent que par le regard terrifié. Les fondements de la famille s’écroulent. L’héritage spirituel demeure oublié, perdu, inactif. De plus, la mort des vieux n’a pas de but précis, c’est le simple plaisir du chasseur ou le hasard qui terminent leur existence.

La révolte

Les Noirs meurent dans des circonstances particulières : telle la révolte contre les colonisateurs à l’occasion de la grève des cheminots africains pour l’amélioration de leur condition. Mais les circonstances de cette mort ne correspondent pas au caractère supposé glorieux de la situation. Ils se mettent debout pour le meilleur avenir de leur jeunesse, dans l’espérance d’une Afrique reconquise par les populations africaines, mais la fin sanglante de ces vieillards, rêveurs incorrigibles, n’apporte pas d’amélioration. Leur mort finalement insignifiante aggrave l’impossibilité de vivre dans les colonies :

[L]e jet [atteignit Houdia M’Baye] au visage et, tel le coup de poing d’un géant, lui rejeta la tête en arrière. Elle ouvrit la bouche pour crier, l’eau s’y engouffra. Dans le giclement brutal on n’entendit pas le petit bruit dérisoire des cartilages brisés[10].

La volonté de parler, de crier, de hurler est écrasée par la force brutale et la violence démesurée qui tuent la vieille femme, fondatrice d’une grande famille tribale. Le colonisateur dispose de cette brutalité excessive pour occulter tout souvenir du passé africain que la vieille génération incarnait. La société ainsi bouleversée, appauvrie d’un important élément constitutif, poursuit sa misérable vie sans issue.

La célébration

Même les instants éphémères de réussite de la société africaine sont marqués par la mort. Le vieux Marobi, personnage de grand combattant, qui célèbre la victoire guerrière sur les Européens, est massacré lui-même par la puissance occidentale supérieure, toujours enragée. Les forces militaires européennes ravagent impitoyablement tout ce qui se meut. Leur rage aveugle avec laquelle ils rasent cette foule égale la fureur meurtrière des meutes de loups dans un troupeau de brebis en panique :

Le père Marobi, qui boitillait un peu, tomba […]. De grosses bottes lui écrasèrent la tempe : du sang commençait à suinter de sa bouche, de ses oreilles, de son nez. Il ouvrit la bouche pour respirer, et sa bouche s’emplit de poussière[11].

La poussière soulevée par la foule africaine terrifiée par le bombardement sans pitié de l’armée européenne étouffe la vie. Les vieux meurent et la transmission culturelle de l’expérience de vie d’une génération à l’autre est inévitablement et irrémédiablement perdue. Il s’agit d’un point mort, la civilisation africaine se trouve dans une impasse. Les vieux qui survivent au contact des Blancs sont humiliés, ils n’ont plus ni courage, ni dignité. Ce sont des coques vides portant le visage humain sans fonctions attribuées aux êtres vivants. Dans cet état déplorable, ils perdent tout contact avec les jeunes générations :

Ils l’ont si bien maté et torturé, excès de zèle aidant, qu’il est devenu aveugle. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu mettre dans ses yeux ? Quelles tortures spéciales ont-ils appliquées à ses yeux ? Est-il aveugle pour toujours ou temporairement[12] ?

Les personnages des jeunes Africains déboussolés demeurent perdus dans l’incompréhension de leur réalité placée sous l’influence culturelle et intellectuelle française. La violence excessive exercée sur leurs ancêtres, et sur eux-mêmes, crée des conditions de vie insupportables. Ils ressentent la nécessité croissante de refuser leurs sources et leurs racines liées à cette souffrance quotidienne pour devenir des prédateurs eux-mêmes, capables faire face aux colonisateurs :

Aujourd’hui, avec nos fils, ce n’est plus la même chose. Ils ont grandi ; ils nous méprisent parce que nous avons courbé la tête devant les Blancs. Eux, ils marchent fièrement, en se frappant la poitrine, en levant leurs bras, en brandissant leur poing[13].

L’impression de la nouvelle génération d’être plus forte et plus combattive va s’avérer bientôt fausse, parce que la rapacité des fauves européens ne fait pas la distinction entre les proies soumises et les proies fières. En effet, la rébellion rend les colonisateurs encore plus furieux. Leur haine se multiplie à chaque acte de résistance.

La mort douloureuse des jeunes

Les fauves européens avaient préparé leur territoire de chasse depuis longtemps par la dévalorisation systématique des sociétés africaines. Ainsi, les jeunes ne comprennent plus les vieux et l’espace traditionnel devient invivable. La nouvelle génération est irrésistiblement tentée de quitter son espace vital : « Et dire, avait gémi Sabina, que nos enfants n’attendent que notre mort pour partir ainsi[14]… » dit une vieille Africaine à un jeune homme qui quitte son village natal. Cette femme affirme l’irréparable rupture dans la société : le bonheur prétendu des jeunes est conditionné par la disparition des vieux. Le système colonial a réussi à déséquilibrer les deux éléments majeurs constitutifs d’une société.

La perte de la sécurité

Les Européens ont réussi à imposer l’image de leur grandeur et à persuader la campagne africaine qu’elle allait s’éteindre sans l’intervention des colonisateurs. Leur supériorité leur permet de manipuler les colonisés qui croient au déclin de leur société et à la capacité de l’Occident de sauver l’Afrique : « Donnez-leur le poids, mon frère. Sinon, j’affirme que bientôt il ne restera plus rien ni personne dans le pays. Les Diallobé comptent plus de morts que de naissances[15]. » Les Européens tendent ainsi des pièges aux jeunes Africains, en les incitant à sortir de leur abris familiaux ou tribaux. La jeunesse, privée de la sécurité offerte par le paysage africain, se rend aux mains des Européens, assoiffés de leur sang.

La plupart des rencontres entre jeunes Noirs africains et colonisateurs blancs se terminent par une manifestation excessive de la cruauté animale des Européens et par le manque total de défense des jeunes Africains. La dichotomie des sentiments mutuels crée chez ces derniers un climat invivable. La peur et l’émerveillement des Africains pour la culture française se heurtent à la haine et au mépris des Européens. Les premiers sentiments sont maîtrisés en silence en raison de la crainte de s’exprimer devant le Blanc et ne se manifestent que dans les monologues des personnages ou dans le discours des narrateurs omniscients et omniprésents. Au contraire, les sentiments des Blancs explosent en présence des Africains. La violence unidirectionnelle prédomine ainsi dans les relations entre les humains des deux races dans les colonies africaines de France :

Je m’étendis à plat ventre devant le garde. Gosier-d’Oiseau lui tendit le nerf d’hippopotame qu’il ne quitte jamais. […] Au début, je ne voulais pas crier. Il ne fallait pas que je crie. Je serrais les dents tout en m’efforçant de penser à autre chose[16].

Le personnage africain reste muet même sous la torture, sachant que les manifestations bruyantes de sa douleur exciteraient le bourreau. La terre africaine brisée, telle qu’elle est décrite dans les romans africains francophones, demeure impuissante face au fauve sanguinaire européen. Ce monstre prend, détruit et tue tout et à n’importe quel moment. Les lois indigènes ne le préoccupent pas, les siennes ne sont pas appliquées sur le sol africain, il n’est donc pas limité par la justice. Il maintient dans ses mains rapaces la vie des colonisés. Et ces mains ne cessent de déchirer.

La chasse aux jeunes

Les auteurs subsahariens francophones offrent aux lecteurs des scènes où les jeunes Africains sont exposés à une chasse mortelle. La terreur des chassés excite l’hilarité et l’exaltation des chasseurs. La ressemblance avec la chasse à courre est patente. Les Noirs, transformés en lagomorphes, essaient de fuir devant la férocité des prédateurs, Européens enragés. Il s’agit d’une course d’endurance pour sauver leur vie. Le point de départ de cette chasse est une garderie régie par des Européens, mais prétendument loin du danger des Blancs. En vérité, ce lieu n’offre pas la sécurité désirée. Au moment où le personnage chassé se croit à l’abri, il reste toujours exposé au regard du colonisateur vigilant. Cette perturbation du milieu africain représente une confusion des sens pour le colonisé. De plus, ce n’est plus la terre des sociétés traditionnelles offrant la sécurité des villages tribaux, ce sol est désormais imbibé du sang des innocents Africains, c’est un territoire où se produit la mort répétitive de l’Africain :

Il faut que je me sauve… Je m’en irai en Guinée espagnole… M. Moreau ne m’aura pas.
Le garde ronfle déjà. L’horloge de l’hôpital a sonné trois heures du matin.
Je vais courir ma chance, bien qu’elle soit très mince[17].

Néanmoins, l’auteur a choisi la narration rétrospective. Le lecteur sait, dès le début, que cette fuite pleine d’espérance et de vision libératrice se termine dans des douleurs atroces et par la mort violente du personnage principal. Ses blessures ont été causées par les traitements subis dans une prison coloniale qui s’appelle la « Crève des Nègres ». L’espace africain est transformé en une grande machine à torturer, en une prison sans murs. Plus d’abri possible, car le colonisateur et ses pratiques habitent chaque coin des colonies. Ainsi, l’image de la poursuite d’une lignée africaine, basée sur l’évolution des sociétés subsahariennes avec leurs coutumes indigènes traditionnelles emboîtant le pas de leurs ancêtres vénérés, ressemble malheureusement à ceci :

Banda déposa le corps suintant d’humidité sur les feuilles mortes. Koumé était bien mort ; son corps était glacé. Du sang, encore tiède, remplissait sa bouche. Une large plaie lui trouait le crâne au-dessus de la nuque : tout autour, l’os était mou[18].

Ce courageux jeune homme, qui s’était dressé face aux Blancs colonisateurs, meurt symboliquement au contact de sa terre africaine colonisée. Il a été chassé comme un animal sauvage, son corps muet s’est brisé en tombant du haut d’une falaise. De plus, la thématique de la bouche dépersonnalisée, meurtrie, est soulignée. Le fluide vital circulant dans ses veines s’est immobilisé. La cavité buccale devient la réserve, au sens propre du mot, de la souffrance physique. La vieille génération autant que la jeune sont démunies de la parole.

Conclusion

La violence légitime causant des souffrances anonymes, autrement dit ignorées par la loi, est une partie indéniable de la vie des colonisés, leur mort n’est jamais sanctionnée par la justice, au contraire, elle est dévalorisée et narguée. Le colonisateur la perçoit comme un amusement. La mort brutale des Africains n’est pas considérée comme un vrai assassinat, elle est intégrée dans le système colonial, elle ne s’écarte pas de la norme de ces territoires colonisés et ne dérange pas le quotidien. Du côté des colonisés, la tristesse provoquée par la mort des leurs est étouffée par la peur continuelle ressentie par les survivants. Tandis que la mort du Blanc est inimaginable. Il arrive très rarement que les personnages des colonisés attentent à la vie du colonisateur. Son statut divin semble intouchable. Dans cette littérature subsaharienne francophone, il n’est presque jamais question de l’éventuelle souffrance des personnages européens, puisque très probablement elle n’existe pas, ce qui souligne le caractère parfaitement inhumain des colonisateurs. Ils sont dépeints comme insensibles possédant uniquement le flaire du molosse face à la chair du nègre marron.

L’animalisation des personnages africains et européens est due aux relations coloniales pleinement intériorisées et assumés : la supériorité acceptée des Blancs, l’infériorité enracinée chez les colonisés. La violence excessive infligée aux Noirs et le statut du chasseur européen fou de rage soutenu par les colonisateurs dépersonnalisent les entretiens, les interactions, les relations et la compréhension des êtres humains dans les colonies africaines. Cette violence est devenue quotidienne et ne réveille plus la tristesse dans les sociétés africaines.

De plus, la transformation de la société africaine durant l’époque coloniale, suscitée par la scolarisation européenne des enfants africains, produit le changement des mœurs et le déclin des traditions africaines qui cèdent devant la modernité à l’européenne. Celle-ci s’enracine progressivement sur le sol africain. En conséquence, la renaissance de la société africaine traditionnelle reste hors d’attente en l’absence d’une nouvelle génération souhaitée, capable de concilier le style de vie des Africains et des Européens. Cette génération est aliénée : détachée de son entourage familier et marginalisée dans la société étrangère.

BIBLIOGRAPHIE
ADIAFFI, J.-M. : La carte d’identité. Paris : Hatier, 1980.
BETI, M. : Remember Ruben. Paris : L’Harmattan, 1982.
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DONGALA, E. : Un fusil dans la main, un poème dans la poche. Paris : Le Rochet, 2005.
KANE, Ch. H. : L’aventure ambiguë. Paris : Julliard, 1961.
OYONO, F. : Une vie de boy. Paris : Julliard, 1956.
—    Un vieux nègre et la médaille. Paris : Julliard, 1956.
SEMBENE, O. : Les Bouts de bois de Dieu. Paris : Livre contemporain, 1960.


[1])  Il faut prendre en considération le réseau insuffisant de la distribution des livres (manque de bibliothèques et de librairies), le prix très élevé des livres emportés de France et le taux d’alphabétisation à l’époque en Afrique.
[2])  BETI, M. : Remember Ruben. Paris : L’Harmattan, 1982, pp. 88-89.
[3])  OYONO, F. : Un vieux nègre et la médaille. Paris : Julliard, 2015, p. 11.
[4])  ADIAFFI, J.-M. : La carte d’identité. Paris : Hatier, 2002, p. 33.
[5])  BOTO, E. : Ville cruelle. Paris : Présence africaine, 1953, p. 219.
[6])  ADIAFFI, J.-M. : La carte d’identité. Op. cit., p. 7.
[7])  BETI, M. : Le pauvre Christ de Bomba. Paris : Présence africaine, 1956, p. 62.
[8])  ADIAFFI, J.-M. : La carte d’identité. Op. cit., p. 9.
[9])  OYONO, F. : Une vie de boy. Paris : Julliard, 2014, p. 115.
[10])  SEMBENE, O. : Les Bouts de bois de Dieu. Paris : Livre contemporain, 1960, pp. 211-212.
[11])  DONGALA, E. : Un fusil dans la main, un poème dans la poche. Paris : Le Rochet, 2005, pp. 112-113.
[12])  ADIAFFI, J.-M. : La carte d’identité. Op. cit., p. 58.
[13])  BOTO, E. : Ville cruelle. Op. cit., p. 195.
[14])  Ibid., p. 223.
[15])  KANE, Ch. H. : L’aventure ambiguë. Paris : Julliard, 1961, p. 49.
[16])  OYONO, F. : Une vie de boy. Op. cit., p. 171.
[17])  Ibid., p. 185.
[18])  BOTO, M. : Ville cruelle. Op. cit., p. 107.

Vojtěch Šarše
Université Charles
Faculté des Lettres
Institut d’Études Romanes
Nám. Jana Palacha 2, 116 38 Prague


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